4 – LA MARE AUX SANGSUES
À quinze cents mètres environ du village de Beylonque, là où les pignadas, durant des kilomètres et des kilomètres, commencent à dresser vers le ciel leurs espaces étrangement ouatés d’ombre et de silence, une masure attirait le regard. Les murs étaient, à leur base, constitués par des moellons. Un peu plus haut, des briques s’apercevaient, une charpente de bois couronnait l’édifice dont le toit était fait d’ardoises, de tuiles et, sur l’un de ses pans, de chaume tout bonnement.
Cette demeure extravagante, unique et ridicule, était le home de l’ineffable Bouzille. Cet homme de tous les emplois avait décidé un matin de s’établir une bonne fois propriétaire.
Comment Bouzille, cependant, au hasard de ses pérégrinations, en était-il venu, sa décision prise, à échouer à Beylonque ? Il eût été probablement fort difficile de le lui faire expliquer avec quelque précision. Il y avait là des motifs bizarres. Des histoires de poules chapardées le long des routes, de légumes volés dans les jardins de ses semblables, avaient mené Bouzille de gendarmerie en gendarmerie, pour le conduire finalement en ce pays perdu.
Bouzille cependant n’avait nullement renoncé aux vieilles habitudes qui lui étaient chères. Comme par le passé, il estimait que l’été était une saison exquise au cours de laquelle il était opportun d’être en liberté pour jouir du ciel bleu, des oiseaux, des champs où il fait bon dormir au soleil. L’hiver, en revanche, apparaissait au chemineau comme un ennemi rendant nécessaire un séjour volontaire en prison, séjour qu’il était toujours facile pour un individu de son espèce, connaissant à fond le tarif des légers délits, de proportionner exactement aux mois qu’il importait de passer aux frais du gouvernement.
Bouzille, fort de son idée, était arrivé à Beylonque un beau matin et s’était immédiatement mis en campagne pour se procurer un logis où il pût, toute la saison d’été, habiter tranquillement, en devant à tout le monde pour ne rien devoir à personne. Bouzille n’avait pas eu besoin de réfléchir bien longuement pour découvrir un procédé. Le maire de Beylonque était précisément propriétaire d’un petit terrain qui convenait à merveille à Bouzille. Le chemineau alla donc trouver le représentant de l’autorité et lui tint ce discours :
— Monsieur le maire, déclarait l’impayable personnage, je suis un pauvre homme et je suis persuadé qu’en conséquence vous voudrez bien m’aider. Voilà. J’ai de quoi acheter des matériaux pour me bâtir une maison. Donnez-moi le terrain nécessaire, je vous donnerai en échange les matériaux comme garantie. Quand j’aurai fait des économies, je vous paierai votre terrain.
Brave homme, le maire avait accepté la proposition, signé un papier. Puis le chemineau avait été trouver divers marchands de moellons, de briques, de tuiles.
— Je viens d’acheter un terrain, leur expliqua Bouzille, brandissant, sans le laisser lire, le papier du maire. Je manque d’argent pour acheter les matériaux qui me sont nécessaires. Faites-moi crédit, je vous donnerai le terrain comme garantie et, quand j’aurai fait des économies, je vous paierai.
La combinaison était évidemment excellente. Bouzille, par son procédé, avait réussi à avoir pour rien une maison, d’aspect un peu bizarre, il est vrai.
— Chaque jour, disait l’heureux « propriétaire » à ses amis les chemineaux qu’il hébergeait volontiers, chaque jour je reçois trois ou quatre feuilles de papier timbré. Moi, ça ne me gêne pas. Pour me mettre à l’abri de toute espèce de poursuite et de toute espèce d’ennui, je n’ai qu’à ne pas faire d’économies. N’ayant rien, je ne paierai rien.
Bouzille, en son château-chaumière, vivait de mille industries, rendait des services à ses voisins, devenant petit à petit l’homme à tout faire dont chaque bourgade possède son spécimen.
Il chassait les vipères, qu’on lui payait tant par tête. Il détruisait les taupes, à forfait. Il surveillait les cerisiers trop visités par les moineaux rapaces. Il guettait encore les passages de palombes attendues par les chasseurs du pays. Il n’avait jamais rien à faire, mais il était occupé, il trouvait toujours moyen de gagner quelques sous.
Ce jour-là, Bouzille sortait de Beylonque, traînant un maigre cheval qu’il avait été conduire chez le vétérinaire pour le compte d’un fermier.
— Eh, eh, pensait l’ancien chemineau, voilà un cheval qui va peut-être me rapporter soixante centimes sans que personne puisse rien me dire.
Et Bouzille, pressant le pas, au lieu de se rendre par le chemin le plus direct à la ferme où il devait conduire la bête, obliqua, s’enfonça dans un petit chemin forestier, courant au plus profond des pignadas.
— Hue, cocotte, encore un peu de courage.
« Dommage, pensait Bouzille de temps à autre, dommage que le bon Dieu ait fait des chevaux si grands. S’ils avaient le dos plus près du sol, il n’y aurait aucun danger à être cavalier et ma foi je n’aurais pas besoin de marcher à pied.
Bouzille cependant, après avoir trottiné quelque vingt minutes, était parvenu à une sorte de clairière comportant à son centre une petite mare. Là, le chemineau s’arrêta en se frottant les mains.
— Justement il n’y a personne, s’exclama-t-il satisfait. Ah, ah, je crois qu’on va rire.
D’un coin de broussaille, il tira une grande cruche qu’il remplit d’eau et posa soigneusement sur le bord du chemin. Cela fait, Bouzille revint vers le cheval abandonné et le flatta de la main.
— Et alors, mon petit bidet, lui déclara-t-il d’une voix attendrie, vous avez donc des rhumatismes, on craignait donc la congestion ? Hé, hé, monsieur le cheval, ne vous faites pas de mauvais sang ! Bouzille est encore le meilleur des vétérinaires, et Bouzille va vous tirer d’affaires.
Tout en parlant, le chemineau, laissant le cheval sur le bord de la mare, se dépêcha de faire le tour de l’étang, tenant toujours le bout de la longe à laquelle il avait ajouté une grande corde.
Puis, séparé de la bête par la mare, Bouzille, tranquillement tira sur la longe, pour obliger le cheval à entrer dans l’eau et à venir le rejoindre en traversant le marais.
— Viens bidet, criait-il, viens mon joli animal !
Campé sur ses deux pattes de derrière, le cheval se cabra, chercha à s’échapper.
Bouzille, à l’autre bout de la longe se cramponna :
— Hé, bourrique, s’écria-t-il, tu ne vas pas t’échapper au moins, allez, hop-là ! Viens donc, continuait Bouzille, ah, sacré bon sang, c’est tout de même malheureux d’avoir tant de mal pour gagner douze sous.
À force de tirer sur la longe, le chemineau cependant amena son malheureux cheval a descendre jusqu’au poitrail dans les eaux stagnantes du marais. La bête alors sembla devenir enragée. Les oreilles dressées, les naseaux frémissants, ruant, sautant, faisant des écarts, elle avança, recula, parut atteinte d’une soudaine folie.
Quant à Bouzille, au moment même où le cheval semblait le plus excité, il avait retrouvé tout son sang-froid.
— C’est épatant, déclara-t-il, voilà le bidet qui commence à être chatouillé. C’est bon signe.
Il tirait toujours sur la longe, le cheval allait avoir traversé entièrement le marais, lorsqu’un événement que n’avait pas prévu Bouzille se produisit, menaçant d’avoir de graves conséquences.
Maintenu par la corde qui le prenait au licou, le cheval se débattait toujours furieusement dans la mare où Bouzille venait de le faire entrer de force, mais soudain, mû par un instinct subtil, subitement l’animal changea de tactique. Avant que Bouzille ait eu le temps de réfléchir, la bête furieusement partit au grand galop, traversait en quelques foulées le petit étang d’une profondeur infime, puis il en sortit vers la rive où se tenait Bouzille et là, traînant le chemineau pendu au bout de la longe, le cheval se mit à galoper éperdument. Bouzille ne riait plus du tout. Par bonheur, comme les poignets endoloris, le pauvre chemineau allait se résigner à abandonner sa bête, du bois voisin, un homme apparut qui, avec une agilité extraordinaire, sauta au licou du cheval, l’empoigna par les naseaux, l’immobilisa, et comme s’il eût fait la chose la plus naturelle, éclata de rire, disant d’une voix tranquille :
— Tiens, c’est toi Bouzille ?
Bouzille n’était guère rassuré. À la dernière minute un accident prévu s’était produit. Bouzille, le pied pris dans une broussaille, s’était étalé de tout son long. Il se releva et répondit à son interlocuteur en grommelant :
— C’est moi, oui…
Mais son visage s’éclaira, il avait reconnu celui qui lui parlait. C’était Saturnin, le malheureux idiot, et Saturnin était un ami :
— Attends voir un peu, continua Bouzille, qu’on attache Rossinante.
— Rosse quoi ?
— Ça ne fait rien, tu ne peux pas comprendre…
Négligeant d’instruire Saturnin sur les hauts faits du coursier de Don Quichotte, Bouzille s’occupa activement d’attacher le cheval au pied d’un arbre. Et ce fut alors Saturnin qui reprit :
— Tiens, pourquoi donc qu’il saigne comme ça sous le ventre et sur les pattes ? et qu’est-ce que c’est que ces choses noires qui gigotent et qu’il a collées contre lui ?
— Va me chercher la cruche là-bas, répondit simplement Bouzille.
Bouzille, d’ailleurs, semblait peu flatté d’avoir rencontré Saturnin. Volontiers l’ancien chemineau, d’habitude, conversait avec l’idiot, qu’il appelait pompeusement son « secrétaire administratif », en se déchargeant sur lui de certains menus travaux. Mais ce jour-là cependant, Bouzille monologuait tandis que Saturnin faisait le tour de la mare pour aller chercher la cruche demandée :
— C’est embêtant qu’il ait vu cela, il va peut-être jaser. Bah, après tout, je dirai que le cheval s’est échappé et que c’est de lui-même qu’il est entré dans l’eau.
Saturnin, cependant, revenait. Têtu, il insista :
— Qu’est-ce que c’est, Bouzille, que ces choses noires qui remuent et pourquoi qu’il saigne le cheval ?
Il fallait bien répondre : Bouzille le fit, laconiquement :
— Les choses noires, déclarait-il, c’est des sangsues et si le cheval saigne, c’est que les sangsues l’ont mordu : faudra pas le dire.
— C’est des sangsues, répétait-il, et le cheval saigne parce qu’ils l’ont mordu. Pourquoi qu’ils l’ont mordu ?
— Parce que M. Peyrat me les achète douze sous les cent.
Interloqué, Saturnin questionnait :
— Hein ? je ne comprends pas.
Naturellement, faisait Bouzille, eh bien, ça ne fait rien. Ça vaut même mieux. Écoute, Saturnin, aide-moi à détacher les sangsues. Tu vois comment je fais ? bon. Tu les mettras dans la cruche.
— Comment que les sangsues elles ont fait pour s’attacher au cheval ?
— Saturnin, tu n’es qu’un fichu imbécile. Les sangsues, mon vieux, c’est comme des huissiers, ça s’attache tout seul. Ça colle épatamment. Ça bouffe le pauvre monde. Tu comprends, quand le cheval est entré dans la mare, elles l’ont senti, elles sont venues le sucer, et dame, quand il est sorti, elles n’ont pas eu le temps de se cavaler. Mais tu sais, Saturnin, ce que je t’explique-là, c’est pour toi seul, faut pas le raconter. Si jamais tu dis que j’ai fait entrer mon cheval dans la mare tu es sûr qu’un jour ou l’autre je t’y flanquerai dedans, moi, dans la mare.
— Et alors Bouzille ?
— Et alors, mon vieux, c’est toi que les sangsues boulotteront.
En causant cependant, Bouzille expert et preste, – ce n’était certainement pas la première fois qu’il se livrait à cette pêche clandestine, avait détaché des flancs du malheureux cheval, quantités de sangsues qui s’y étaient collées. Satisfait, il cachait sa cruche sous les fourrages, lavait les plaies de la bête.
— Bah, je dirai qu’il s’est écorché et l’on verra bien.
Puis Bouzille se disposait à s’éloigner, recommandant encore :
— Un bouchon, Saturnin, un bouchon, hein.
— Quoi ? répondait l’idiot.
— Pas un mot ou je te flanque dans la mare.
Saturnin éclata de rire.
Il n’agissait jamais de sa propre volonté, mais en général, ses actions et ses gestes étaient le réflexe de ce qu’il voyait faire autour de lui. Le malheureux idiot imitait, tel un automate, les mouvements dont ses yeux étaient témoins. Bouzille ne s’était pas éloigné depuis cinq minutes que Saturnin, riant toujours, paraissant au comble de la joie, entra dans la mare.
Hélas, le malheureux idiot s’était à peine avancé de quelques mètres dans les eaux, il n’était mouillé encore que jusqu’à la ceinture que les sangsues se précipitaient en rangs serrés contre lui. Terriblement mordu, Saturnin passait du rire aux larmes, poussait des cris effroyables, voulut rebrousser chemin.
Il fit quelques pas, quatre ou cinq dans la direction de la rive, lorsqu’en plein front une pierre, lancée par une main invisible, le heurta violemment.
— Maman, cria Saturnin, étourdi par le coup et de plus en plus mordu par les sangsues, Maman.
Il tentait d’avancer encore, un caillou à nouveau l’atteignit au visage, son front se mit à saigner.
Alors le malheureux idiot fut envahi d’une peur épouvantable. Affolé, ne comprenant rien à ce qui lui arrivait, dévoré par les sangsues, recevant à chaque mouvement qu’il faisait pour rejoindre la rive les cailloux qui l’étourdissaient, il rebroussa chemin et, précipitamment, tout comme le cheval, il tenta de traverser la mare.
Saturnin n’arrivait pas à l’autre rive que des pierres lui étaient encore jetées des bois environnants, des pierres qui l’empêchaient de sortir de l’eau, qui le repoussaient vers le centre du marais.
Ce fut alors une chose effroyable. Saturnin, dix minutes encore courant au travers de l’étang, s’efforça d’en partir pour échapper à la morsure des sangsues et se vit contraint d’y demeurer par la grêle de cailloux qui l’assaillaient à chacune de ses tentatives de fuite.
Terriblement mordu aux jambes, épuisé d’ailleurs par la perte de sang que lui occasionnaient les voraces hôtes du marais, il cessa de se débattre. Saturnin, étourdi, pris de vertige, leva les bras, poussa un dernier appel, puis se laissa tomber dans la mare.
***
Le lendemain, on devait le retrouver noyé, exsangue, à demi dévoré et Bouzille entendit des chuchotements le désigner comme assassin.
Car l’histoire de sa pêche avait été connue et l’on se demandait dans le pays si la mort de Saturnin n’avait pas une terrible affinité avec la baignade du cheval.
Dans le bois cependant, au moment où l’idiot était tombé à la mare, un éclat de rire avait retenti. Non, ce n’était pas Bouzille, car Bouzille, à ce moment-là, fort innocemment, était occupé à vendre à M. Peyrat le produit de sa pêche.
***
Le jour même de la découverte du cadavre du malheureux Saturnin dans la mare aux sangsues, M. Anselme Roche, procureur de la République près le tribunal de Bayonne et jadis près le tribunal de Saint-Calais, s’entretenait précisément avec le maire de Beylonque des mystérieuses affaires qui bouleversaient la commune :
— Ma foi, déclarait le procureur, je vous avoue, monsieur, que tout ce qui arrive ici m’apparaît terriblement mystérieux. Que s’est-il passé ? Hum, je n’ose trop conclure. J’ai peur. Mon enquête m’a tout simplement révélé que dix jours avant la découverte de la maison bouleversée on a vu, à la gare de Rion-des-Landes, deux femmes et un enfant demander le chemin de chez Borel. L’une de ces femmes, le chef de gare sur ce point est formel, est repartie le lendemain en compagnie de l’enfant. L’autre, d’après le témoignage d’un métayer, a été vue à une dizaine de kilomètres d’ici. C’est tout ce que je sais à l’heure actuelle. Quelles sont ces femmes ? que sont-elles venues faire ? je n’en n’ai pas la moindre idée. D’autant que les Borel sont absents.
Le maire de Beylonque, très impressionné, approuvait les paroles du procureur, de petits hochements de tête tremblants, puis questionna timidement :
— Mais d’après vous, monsieur le procureur, il y a eu crime ?
La voix d’Anselme Roche trembla, cependant qu’il répondait ;
— Oui, cela me semble indiscutable, indiscutable, hélas. Ce sang, ces meubles bouleversés, tout cela est significatif.
— Et la victime serait alors ?
— La victime serait, repartit très lentement le procureur de la République, la victime ne pourrait être que Mme Borel. M. Borel, en effet, d’après les renseignements que j’ai recueillis, n’a pas été vu dans le pays depuis un certain temps. Il doit être en voyage. Mme Borel, au contraire, habitait continuellement à la campagne. Or, elle a disparu, totalement et cela encore est significatif. Cependant, je ne peux pas, je ne veux pas croire.
Tout en parlant, le distingué magistrat dissimulait mal une très grande émotion. Il semblait presque, dans sa voix altérée subitement, que des sanglots contenus vibraient. M. Anselme Roche, en effet, était à vrai dire, d’autant plus ému par les suppositions qu’il formulait que plusieurs fois il avait eu l’occasion, au cours de promenades, de rencontrer Mme Borel, il lui avait parlé à maintes reprises et peu à peu, dans l’âme de M. Anselme Roche, à l’égard de cette belle femme, était né un très doux sentiment qui, insensiblement, s’était transformé en un amour irrésistible, profond.
Le maire de Beylonque, cependant, incapable de soupçonner la nature de l’émotion qui bouleversait le magistrat, sautait d’un sujet à un autre :
— Et voilà qu’en plus de cette extraordinaire affaire, il faut qu’il y ait la dramatique mort de ce malheureux idiot, de Saturnin Labourès. Croyez-vous à un crime de ce côté ? Ne soupçonnez-vous pas le nommé Bouzille ?
M. Anselme Roche, à ce sujet n’hésitait pas :
— Oh, celui-là, faisait-il, son affaire est claire. Je vais immédiatement décerner contre lui un mandat de dépôt. Il doit être coupable.
Et pendant que M. Anselme Roche décidait ainsi de son arrestation, Bouzille buvait un pichet de vin blanc à la principale auberge de Beylonque.